La dépression clinique suite à un avortement

Le prestigieux ‘British Medical Journal’ du 18 janvier 2002 a reconnu que les femmes qui avortent une première grossesse courent un risque plus important de souffrir ensuite d’une longue dépression clinique par rapport à celles qui ont poursuivi leur première grossesse jusqu’au terme. La publication de cette étude coïncide avec la date anniversaire de l’arrêt ‘Roe contre Wade’ de la Cour Suprême des USA légalisant le 22/01/1973 presque totalement l’avortement. Certaines données, tirées d’une étude nationale réalisée parmi de jeunes américaines et commencée en 1979, ont été utilisées pour mener les recherches. En 1992, un sous-groupe de 4 463 femmes a été interrogé sur la dépression, les grossesses non désirées et l’issue des grossesses. Un total de 421 femmes a eu un premier avortement ou un premier accouchement après une grossesse non désirée entre 1980 et 1992.

En moyenne 8 ans après leur avortement, les femmes mariées ont 138 fois plus de risque de faire une dépression par rapport à celles qui ont mené leur première grossesse non désirée à terme. Parmi les femmes non mariées en 1992, le risque de faire une dépression etait pratiquement le même. Les auteurs suggèrent que cela peut être du au taux important d’avortements non déclarés. Selon cette étude, en comparaison avec la moyenne nationale, les femmes non mariées déclarent seulement 30 % des avortements, alors que les femmes mariées en déclarent 74 %. Cela rend les résultats des femmes mariées plus fiables, affirment les auteurs. Une autre explication peut être que les femmes non mariées qui élèvent seule un enfant connaissent davantage la dépression que les femmes mariées.
Etant donné que le remord, le secret et le refoulement des émotions concernant l’avortement sont tous des sentiments associés à une dépression post-avortement, ainsi que l’angoisse et la colère, les auteurs concluent que le taux élevé d’avortements non déclarés parmi cette population (60 %) fausse les données sur la dépression post-avortement. L’avortement non déclaré aurait comme résultat que la femme qui fait une dépression post-avortement est considérée à tort comme une femme qui a accouché.

« Etant donné le taux très élevé d’avortements dissimulés, le fait que des différences apparaissent encore font supposer que nous ne voyons seulement que la partie émergée de l’iceberg » affirme David Reardon, l’auteur principal de ces recherches. Il déclare que les résultats de cette étude corroborent une autre étude récente qui a montré un risque de suicide et de consommation de drogue 4 à 6 fois supérieur après un avortement. Il précise que ces résultats sont importants, car c’est la première étude nationale importante sur un échantillon représentatif qui a pu quantifier les taux de dépression un certain nombre d’années après un avortement, en moyenne 8 ans plus tard.

L’ensemble de ces données a également été utilisé par la psychologue Nancy Russo, de l’Université d’Arizona. L’examen d’une échelle « d’estime de soi » n’a révélé aucune différence significative entre les femmes qui ont avorté et celles qui ont mené leur grossesse à terme. Russo a conclu que cette absence de différence prouverait selon elle que l’avortement n’aurait pas d’impact important sur le bien-être des femmes. Cette étude rendue largement publique a été fréquemment utilisée pour affirmer que l’avortement n’a en général peu d’effet notable sur la santé des femmes.

Mais la nouvelle analyse du même ensemble de données par Reardon en tire des conclusions différentes :

« La faille la plus grave de l’étude de Russo est que les auteurs ne commentent même pas le taux extraordinairement élevé des avortements non déclarés » déclare Reardon. « Les femmes qui ne veulent pas mentionner un avortement sont celles les plus susceptibles d’avoir des sentiments refoulés de honte, de culpabilité ou de souffrance. »

L’équipe de Russo s’est essentiellement basée pour leur étude sur une mesure de l’estime de soi ne prenant pas en compte le stress post-avortement. Or l’examen des données sur la dépression est plus utile pour étudier les réactions négatives à l’avortement: « L’analyse de Russo a été trop superficielle pour prétendre que l’avortement n’a pas d’effet mesurable sur le bien-être des femmes » affirme-t-il. « Les résultats de notre nouvelle étude de ces données – en association avec d’autres études prouvant un taux de suicide supérieur, l’abus de drogue et d’autres désordres de la santé mentale liés à un avortement- montre que l’hypothèse « Pas de conséquences » doit être rejetée. Il y a quelque chose à approfondir ici. En dépit de ces avortements non déclarés, il y n’a pas de fumée sans feu. »

Un autre aspect important de cette étude, déclare Reardon, est qu’elle est une des rares à utiliser les résultats d’une enquête réalisée avant la grossesse, qui devient ainsi une variable de contrôle. La variable de contrôle la plus utilisée pour mesurer les réactions émotionnelles est l’enquête faite avant l’avortement, le jour de l’avortement, quand la femme est en pleine détresse émotionnelle. C’est la raison pour laquelle une enquête avant la grossesse est beaucoup plus utile pour évaluer les effets d’un avortement sur les réactions émotionnelles à long terme.

Interrogé sur les conséquences pratiques de cette étude pour les généralistes, Reardon répond : « Nous recommandons aux généralistes d’interroger systématiquement leurs patientes sur leurs grossesses. La simple question : « Avez-vous fait une fausse couche ? », » Avez-vous avorté ? » «  Avez-vous adopté ? » ou « Avez-vous eu un enfant mort-né ? » peut être suffisante pour leur permettre de discuter de problèmes non résolus.  Les généralistes doivent se rappeler qu’il y a peu de situations dans lesquelles les femmes jugent approprié de parler de leurs sentiments à ce sujet. Beaucoup de patientes apprécieraient l’opportunité de discuter avec une personne empathique et pourraient apprécier qu’on leur donne les coordonnées d’un spécialiste pour une consultation complémentaire.

Références principales:
Reardon DC, Cougle JR. Depression and unintended pregnancy in the National Longitudinal Survey of Youth: a cohort study British Medical Journal, 324: 151-152. texte intégral disponible sur www.bmj.com.
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Autres références:
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